Le rap: symbole ultime de la misogynie?

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Lysiane Sublet

Le rap: symbole ultime de la misogynie?

Un article de
Lysiane Sublet

J’écoute du rap depuis maintenant 7-8 ans et très souvent j’ai eu l’occasion d’avoir des remarques selon lesquelles il était étonnant que j’aime ce genre de musique, alors qu’il est dégradant envers les femmes. “Ouais t’es féministe et tu nous soûles parce qu’on utilise le mot “pédé” pour rire, par contre quand il s’agit d’écouter des gros sons qui traitent les femmes comme de la merde là ça te dérange pas.”

Lorsque j’avais 17-18 ans, je dois avouer que je ne m’intéressais pas tellement à l’égalité des genres, donc je ne me posais pas plus de questions que ça sur ce que j’écoutais. Alors évidemment, quand je rappais en cœur avec Booba « je vais rentrer au pays marier quatre grognasses qui m’obéissent”, bien que je m’ambiançais, si je commençais à trop réfléchir, je sentais bien que l’irrespect de la femme m’était difficilement acceptable. Mais en même temps, je préférais ne pas y penser, parce que j’aimais le son et le côté gangsta de ce rap (j’écoutais ça en allant en cours de philo, dans mon école privée ; on aura connu plus gangster que moi, avouons-le). Il y avait donc un côté en moi qui aimait s’affranchir de ce que j’avais connu jusque-là, de ce côté petite fille modèle qui écoutait de la pop dans sa chambre (j’étais même fan de Tokio Hotel pendant mes jeunes années, c’est vous dire le chemin parcouru).

A 13-14 ans j’écoutais déjà l’album Dans ma bulle de Diam’s, sans réellement comprendre la portée de ce qu’elle disait. J’aimais bien le style, même si elle utilisait des mots vulgaires, ce qui ne me correspondait pas vraiment (et ce qui n’enchantait pas forcément mes parents non plus). C’est donc à 17-18 ans que j’ai commencé à écouter du rap beaucoup moins conscient et beaucoup plus discriminant. Mais le côté affranchi, provocateur, différent de ce que je connaissais et de ce que j’étais me plaisait. Plus j’ai grandi et plus j’ai écouté du rap. Plus j’ai grandi et plus je me suis aussi intéressée aux diverses questions d’égalité. J’ai donc dû faire face à une certaine problématique : une féministe qui écoute du rap, really ? Ça ne m’a jamais réellement dérangée, c’est plus mon entourage qui me faisait remarquer qu’il n’y avait aucune logique dans mon comportement.

Alors le rap, c’est vrai que t’aimes pas trop les meufs et les gays ?

On entend souvent que le rap, c’est irrespectueux, dégradant et discriminant. D’ailleurs, quand quelqu’un met un son en soirée et qu’on se rend compte que c’est du rap, il y a toujours une personne pour dire au·à la DJ attitré·e “nan mais change sérieux”, sans même prendre la peine d’écouter les paroles ou les spécificités de l’instrumental.

Les préjugés négatifs sur le rap ont la vie dure et quelque part, lorsque l’on écoute certains sons, on peut comprendre pourquoi.

J’ai sélectionné un petit florilège de lyrics tous aussi sympathiques et tolérants les uns que les autres :

Commençons d’abord par La Fouine qui, dans Sexe et Money, nous décrit une nuit d’amour des plus classiques :
"Pétasse suis-moi dans mon hôtel, j’vais te faire la sère-mi toute la nuit/
Toi et moi c’est juste pour le sex girl, arrête de croire que t’as un canon entre les cuisses !/
Donc pétasse suis-moi dans mon hôtel, pour une volontaire agression sexuelle/
Faites monter les mineurs j’suis pire qu’R’Kelly : 1 pour le sexe 2 pour la money."

Si jamais vous n’avez pas suivi l’affaire, R’Kelly, rappeur américain, a été arrêté pour viols sur mineurs, dont il filmait les ébats, qu’il gardait d’ailleurs comme des trophées. Ambiance.

Sneazzy, V
"Si j’te demande ta main, c’est pour que j’me branle avec.”

Eli MC - La Poignée de Punchlines #34 pour Give Me 5 Prod, une femme qui rappe, ce qui montre bien que le sexisme n’est pas présent seulement chez les rappeurs masculins :
“Même sans burqa moi j’affiche pas mes seins comme les Femens.”

On note donc que ces paroles transpirent le sexisme et le mépris envers les femmes. Niveau homophobie, on s’en sort pas mal aussi :

Sexion d’Assaut, On t’a humilié :
“Ça m’a soulé, j’crois qu’il est grand temps que les pédés périssent/
Coupe leur pénis, laisse les morts, retrouvés sur le périphérique.”
Maître Gims

Ou encore Lefa, également membre du groupe Sexion d’Assaut, qui a dit en interview “on est homophobes à 100% et on l’assume.” Mais bon, après le groupe s’est défendu en disant qu’en fait il ne savait pas ce que voulait dire le terme “homophobe”, donc ça va, tout est pardonné.

Ideal J, Hardcore :
“Hardcore, comme deux pédés qui s’embrassent en plein Paris/ [...]
Hardcore, le dévergondage des femmes dans le monde entier.”
Kery James

Ici, le morceau Hardcore dénonce des problèmes extrêmement graves et importants, dont personne ne semble réellement se soucier. Chaque phrase commence par “hardcore” et on peut par exemple entendre :
“Hardcore, des mômes qui font l’trottoir en Thaïlande/ [...]
Hardcore, la façon dont les renois s’assassinent au Rwanda/ [...]
Hardcore, l’inégale répartition des richesses mondiales/ [...]
Hardcore, lorsqu’une fillette de 8 ans disparaît/
Hardcore, et qu’on la retrouve violée, sodomisée.”

Il est indispensable que ces problématiques soient exposées et conscientisées. Par contre, mettre au même niveau la montée de l’extrémisme de droite, les guerres mondiales, ou encore l’esclavage, avec le fait que deux hommes s’aiment publiquement ou que les femmes s’assument, ça c’est hardcore.

Suite à la polémique causée par l’homophobie de ses paroles, Kery James explique qu’il aurait pu s’exprimer de la même manière concernant les couples hétérosexuels. Lors de ses concerts, il a par la suite systématiquement censuré ces paroles, en les remplaçant par un plus soft et plus inclusif ”hardcore, les gens font l’amour en plein Paris.”

Récemment, OrelSan a aussi fait polémique et est désormais pris pour emblème du rap sale et sexiste. Des associations féministes ont porté plainte contre lui, pour ses paroles extrêmement misogynes dans plusieurs de ses morceaux :

Saint Valentin :
“Ferme ta gueule, ou tu vas t’faire Marie–Trintigner/ [...]
Ma belle, mets-toi à genoux et t'auras mon portrait craché/ [...]
Parce que l'amour rend aveugle, tu vois trouble après l'éjac' faciale.”

Marie Trintignant a donc été tuée sous les coups de son compagnon.

Sale pute :
“T’es juste bonne à te faire péter le rectum/
Même si tu disais des trucs intelligents t’aurais l’air conne/ [...]
J’veux que tu tombes enceinte et que tu perdes l’enfant/ [...]
Avant je t’aimais maintenant j’rêve de te voir imprimée de mes empreintes digitales/
Tu es juste une putain d’avaleuse de sabre, une sale catin, un sale tapin.”

Je comprends celles et ceux qui veulent condamner ce genre de paroles, étant donné qu’il est inacceptable de banaliser de cette manière les violences envers les femmes. Je suis moi-même dans l’incapacité d’écouter ce genre de paroles, tant elles sont violentes. Cependant, je comprends aussi que ceci soit une création et un rôle.

OrelSan, poursuivi pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les femmes, a finalement été relaxé en 2016. Il a affirmé que “c’est pas votre rôle de juger si c’est de bon ou de mauvais goût, à partir du moment où c’est une œuvre artistique”. Il s’est défendu en disant que ses phrases avaient été sorties de leur contexte et qu’il mettait simplement en scène un personnage : “C'est de la fiction, si je veux faire parler un personnage misogyne, j'ai le droit.”

Je comprends celles et ceux qui veulent condamner ce genre de paroles, étant donné qu’il est inacceptable de banaliser de cette manière les violences envers les femmes. Je suis moi-même dans l’incapacité d’écouter ce genre de paroles, tant elles sont violentes. Cependant, je comprends aussi que ceci soit une création et un rôle. Les producteurs·trices de films mettant en scène des personnes sexistes ne sont pas poursuivies par les associations féministes après la sortie de leur film pour autant. C’est d’ailleurs ce qu’OrelSan a tenté d’expliquer à la suite de ses procès : “Bien sûr que je suis féministe, car c'est une question de bon sens. [...] Mais tu peux faire le truc le plus misogyne du monde si c'est une œuvre. C'est comme si on disait qu'American History X est un film raciste, alors que c'est un film avec beaucoup de racisme à l'intérieur, mais dont l'intention est nullement raciste.”

Bon, après, c’est vrai qu’il a quand même du mal à ne pas caser un “pute” dans chacun de ses sons, donc on peut se demander quelle crédibilité accorder à ses propos...

En même temps, c’est vrai que les autres genres de musique sont beaucoup plus tolérants ! (non)

Bon, si on critique autant le rap, c’est bien que les autres styles de musique doivent être bien moins discriminants, non ? La réponse se trouve être le dernier mot de ma question.

Commençons d’abord par les One Direction, dont les plus jeunes étaient fans, avec la chanson Why don’t we go there, dans laquelle on peut entendre :
“Je sais que tu veux y aller doucement/
Mais pense à tous les endroits où on pourrait aller/
Si tu cèdes ce soir/ [...]
Dis-le, dis-le, mais ne dis pas ‘non’.”

Mais dis donc... on dirait pas un battage de burnes complet du consentement là ?

Ah, on me dit dans l’oreillette que certain·e·s arrivent déjà sur leurs grands chevaux pour me dire que “ouais mais bon les One Direction c’est pas de la vraie musique hein”.

Okay, voyons ce que d’autres ont à offrir. Bruno Mars, séducteur bien connu, nous dit dans son titre Runaway Baby :
“Tellement de jeunes lapines pleines d’envie que j’aimerais choper/
Mais même si elles me mangent dans la main/
Il n’y a qu’une seule carotte et elles vont toutes devoir partager.”

Ok, je vais chercher dans du son commercial, bien trop mainstream, mais les genres plus alternatifs c’est sûrement différent. Alors regardons les paroles de Saez, avec son titre P’tite pute (au vu du titre je pense que le respect est déjà mort et enterré) :
“J'suis qu'une p'tite pute dans les métros/
J'suis qu'une p'tite pute pour les blaireaux/
J'suis qu'une p'tite putain de collabo/
Une p'tite michto dans le caniveau/
J'suis qu'une p'tite michto/
Une p'tite michto/
J'suis qu'une p'tite michto/
Une p'tite michto dans le caniveau.”

Ici, Saez décrit une femme qui “vend son cul”, qui s’affiche sur les réseaux sociaux, qui expose ses biens matériels. Il compare l’importance qu’on donne à cette femme, que “le peuple” adule et qui “signe des autographes aux gamines sans cerveau”, à celle que l’on donne (ou dans ce cas-là on ne donne pas) aux sans-abris, à la planète et à toutes les problématiques importantes mais qu’on ne traite pas. C’est dommage, l’idée de départ était noble, mais le délire de dénigrer à la fois ce genre de personnes et ses fans (“des gamines sans cerveau”), c’est peut-être pas l’idéal pour passer pour un gars tolérant qui ne fait plus partie “du peuple”, parce que lui s’est élevé, lui a tout compris. Partir du principe que les personnes qui s’affichent sur les réseaux et qui sont un artifice pour nous empêcher de voir la réalité telle qu’elle est réellement, sont forcément des femmes (je vous conseille d’aller checker le compte Instagram de Dan Bilzerian, célèbre pour afficher sa fortune, ses armes et ses meufs), plus le fait de dire que les gens qui n’ont d’yeux que pour elles sont des jeunes filles qui n’ont rien compris à la vie (je vous conseille de checker qui bave devant les photos de Dan Bilzerian) : combo parfait du machiste condescendant. Bien ouej Saez.

Ouiiii, d’accord, peut-être, mais bon en même temps, la musique c’était mieux avant... Tu crois ? On peut se pencher sans problème sur les légendes américaines et françaises de la musique, de la vraie, celle qu’on savait si bien faire avant.

Claude François, entouré et mis en valeur par ses Claudettes.

Elvis Presley, A little less conversation :
“Ferme ta gueule, ouvre ton cœur et satisfais-moi.”

The Beattles, Run for your life :
“Je préférerais te voir morte, plutôt qu’avec un autre homme.”

Michel Sardou, Les villes de grande solitude :
“J’ai envie de violer des femmes, de les forcer à m’admirer/
Envie de boire toutes leurs larmes et de disparaître en fumée.”

Johnny Hallyday, Requiem pour un fou
"Je l’aimais tant/
Que pour la garder, je l’ai tuée.”

On part donc sur l’apologie de la violence, du viol et même du meurtre. Sur des femmes. Mais j’imagine que ce genre de musique, on n’a pas le droit de la critiquer, parce que c’est les traditions, c’est la culture, c’est de l’art, c’est noble. Contrairement au rap.

On part donc sur l’apologie de la violence, du viol et même du meurtre. Sur des femmes.

Sexiste, homophobe… Mais alors pourquoi continuer à écouter du rap ?

Bon, après tout ça, on voit bien que le rap n’est pas le seul à être clairement misogyne et intolérant, mais est-ce que c’est une raison pour continuer d’en écouter ? Et est-ce que le rap c’est seulement des paroles sales et de l’irrespect ?

Hell no! Et bien au contraire.

Commençons par quelques lyrics qui prouvent que des artistes s’engagent en faveur de ces thématiques :

Vin’s, #METOO
“Ça parle mal, le sexisme est banal, mais on le dédramatise/
‘Hey madame viens par ici’, une ambiance qui traumatisme/

Demande à Weinstein ce qu’il faut faire pour avoir un contrat d’artiste.”

Médine, Combat de femmes
“Combattre au féminin et ce depuis les premiers âges/
Et quel que soit leur nom elles sont synonymes de courage/
Le visage qui réconforte nos carcasses/
Éloigne du tracas, soulage des sarcasmes/
Au moindre problème se jette dans l'arène/
Combat de lionnes, combat de princesses et de reines/ [...]
Il est plus facile qu'un homme de faire perdre l'honneur d'une femme/
Un seul geste de travers et le monde entier la condamne.”

Chilla, Balance ton porc
“Bah ouais, c'est encore Chill'/
Ils ne voient pas mon art/
Résument ma musique à mon sexe/
Y'a trop de machos, des sans-couilles, des porcs, des prétextes/
Chaque attaque sexiste, commentaire misogyne, me rendent plus forte/
Ma sœur, lève-toi et n'reste pas témoin docile devant la porte/ [...]
J'les entends déjà dire "elles sont pénibles" mais de jour en jour, les langues se délient/ [...]
J'ai parfois chanté du R. Kelly, j'ai vite déchanté d'un air débile/
À treize ans, je jouais Le Pianiste, la pauvre Samantha, elle rencontrait Polanski.”

Roman Polanski, réalisateur et producteur, a drogué, puis violé Samantha, à l’issue d’une séance photo.

Je veux que les filles se sentent libres, je veux qu’elles se sentent des féministes libres et pleines de capacités” - Princess Nokia

Eddy de Pretto, Normal
“Tu tentes de m'tuer de tes remarques/
De me vider à coup de hache/
Mais jeune homme, sais-tu seulement, que j'me maquille pour t'rentrer dedans ?”

Biffty, Riposte
“T’es homophobe, tu te dis ouvert/
Avale mon globe le sperme est sans frontières.”

Nekfeu, Un homme et un microphone 2
“C’est pas attaquer les homos qui te rendra ta virilité.”

Casseurs Flowters – C’est toujours deux connards dans un abribus
“Le type est tellement homophobe qu’il caresse pas son chien” – OrelSan

On remarque que c’est une punchline d’OrelSan, ce qui peut nous donner un indice supplémentaire sur le dilemme “paroles discriminantes = artiste discriminant ?” cité plus tôt.

On peut ainsi voir que le rap n’est pas seulement discriminant. Eloïse Bouton, fondatrice de Madame Rap, premier média en France dédié aux femmes dans le hip hop, a d’ailleurs expliqué avoir découvert le féminisme par le biais du rap : “Oui, dans les années 1990, des rappeuses américaines comme Queen Latifah, MC Lyte ou Salt-N-Pepa ont été un électrochoc. Quand j’ai commencé à comprendre leurs textes, j’ai réalisé qu’auparavant je n’avais jamais entendu des femmes artistes aborder des sujets aussi personnels que leur sexualité, le plaisir féminin, l’avortement ou le harcèlement de rue.”

Eloïse Bouton, fondatrice de Madame Rap, premier média en France dédié aux femmes dans le hip hop

Au final, il y a une quantité folle de personnes qui font du rap et qui ne tiennent pas de discours haineux. Ces rappeurs et rappeuses n’ont pas besoin de faire du rap dit conscient, du rap féministe ou anti-homophobe ou quoi que ce soit d’autre. Mais ils·elles peuvent écrire des textes qui ne feront du mal à personne, qu’ils fassent réfléchir ou non.

Le problème, c’est que très souvent, on va chercher de la misogynie dans le rap là où il n’y en a pas forcément. Comme Damso, rappeur belge, l’a d’ailleurs dit : “Parler de sexe n’est pas sexiste.”

Reprenons l’exemple d’OrelSan cité plus tôt. Réelles menaces de mort ou simple rôle d’un mec qui a été trompé, trahi, qui a le cœur brisé et qui a trop bu ? Ce morceau peut être pris pour un cri du cœur, on a toutes et tous réagi d’une manière trop extrême suite à une déception ou une trahison, on a toutes et tous insulté son ex, voire même souhaité son malheur et sa mort. La différence, c’est qu’on n’en a pas fait une chanson qui restera à jamais sur Internet, et qu’on a eu le droit d’évoluer depuis et de se rendre compte qu’on a été stupide de penser ça. Encore une fois, je ne cautionne pas ce genre de paroles, je n’écoute pas des morceaux qui puissent y ressembler, mais je peux comprendre la démarche qu’il y a derrière.

Prenons également l’exemple de Damso, qui s’est vu retirer l’interprétation de l’hymne officiel de l’équipe nationale de Belgique. Il a effectivement tenu des propos discriminants dans ses morceaux, comme par exemple “Souvent les plus moches qui sucent le mieux”, “La bitch fait sa Françoise Hollande, j’lui dis de partir mais elle en redemande”, ou encore “Toutes les chattes que j’aime sont des chiennes.”

On peut comprendre la décision de l’Union Belge de Football, si on se base sur ces paroles. Mais on peut tout de même se demander si Damso se résume à ça. Si on prend l’exemple du titre qui l’a fait connaître de beaucoup, Macarena, on y découvre une histoire de sexe, qui rapidement devient plus que ça pour le rappeur. Il est en concurrence avec un autre homme et essaie de faire comprendre à la femme par laquelle il est intéressé, qu’il est beaucoup mieux que ce dernier. Alors certes, il est vulgaire, mais encore une fois, je pense qu’on peut parfois toutes et tous l’être dans ce genre de situation. Ces thèmes se retrouvent dans une multitude de chansons, peu importe le genre musical. Au bout d’un moment, toujours dans ce morceau, il expose presque ses sentiments, en disant qu’il “a fait semblant d’aller bien”, mais qu’il préfère ne pas s’étaler sur ce genre de choses. Tout ceci résonne énormément avec le vécu de beaucoup de personnes, notamment des hommes, qui préfèrent parler en détails de leur vie sexuelle, mais qui gardent pour elles-mêmes leurs sentiments, leur tristesse et leurs déceptions.

Ce qui se retrouve d’ailleurs à la fois chez Damso et OrelSan, et bien d’autres, c’est cette façon de cacher leur peine en la transformant en colère et en violence. Mais tiens, ce serait pas les codes d’une société patriarcale qui refuse que l’homme exprime sa sensibilité et ses émotions ? 🤔

Mais alors… se focaliser uniquement sur la misogynie dans le rap, ce serait pas une excuse pour inviter nos potes le racisme et le classisme ?

Si on reprend tous ces éléments, que le rap peut être sexiste et homophobe, tout comme les autres genres musicaux, mais qu’il peut aussi être puissant et extrêmement beau par ses messages d’acceptation... pourquoi on entend parler de la misogynie uniquement dans le rap ? Et pourquoi on s’acharne sur certain·e·s rappeurs·euses (à tort ou à raison), mais pas sur tou·te·s les autres provenant d’autres univers musicaux ?

Mais... ce serait pas nos potes le racisme et le classisme qui se sont invités ?

Reprenons depuis le début. Le rap est un genre musical émergeant de notre société patriarcale, donc à priori ça n’a rien d’étonnant qu’il en ait tiré certains codes. Le sexisme, ainsi que toutes les autres discriminations, sont absolument partout, mais on les pointe beaucoup plus souvent et beaucoup plus facilement dans le rap, car au fil des années, on a fait de ce genre musical un bouc émissaire. En même temps, il est plus facile de se focaliser sur un problème dans un certain environnement, pour éviter d’avoir à traiter le problème dans son entier et de parler de toutes les formes de sexisme qui se retrouve absolument partout ailleurs.

Le rap est en plus une cible facile, car il est cru, donc forcément les discriminations ne sont pas masquées sous des stéréotypes tellement ancrés en nous qu’ils nous paraissent normaux et inoffensifs. Les discriminations y sont très clairement exposées. Mais la vulgarité n’est pas forcément synonyme de violence envers qui que ce soit. Elle apporte au contraire, selon moi, une forme d’authenticité et de pureté qui est propre au rap. Comme Booba, rappeur français, l’a d’ailleurs dit “Y’a pas de censure, y’a rien qui est caché, c’est brut, c’est vrai, c’est réel.” Le but est ainsi de rester au plus près des choses et, de ce fait, d’être accessible par toutes et tous. Ça sent l’inclusion à plein nez si vous voulez mon avis.

Alors on est bien d’accord, je ne fais en aucun cas l’apologie des paroles sexistes, homophobes ou autres. Mais je trouve injuste que l’on se focalise sur des paroles d’un style musical, parce qu’elles sont vulgaires, parfois sales, alors qu’on va par exemple continuer à encenser la musique de Bertrand Cantat, le chanteur du groupe français Noir Désir qui, lui, est passé à l’acte. Et un féminicide est autrement plus sale.

On va ensuite parler de l’argument selon lequel les femmes n’ont pas leur place dans le rap, ce qui prouve forcément que c’est un milieu sexiste. Spoiler Alert : les femmes n’ont leur place nulle part dans cette société. Il y a donc peu de place pour les femmes, peu importe le domaine, musical ou non, et peu importe le genre musical. Vous connaissez beaucoup d’artistes féminines qui ont percé dans le rock ou le métal, vous ? Ou d’artistes féminines pop qui ont réussi sans devoir adopter les codes hyper sexualisés de la société ?

C’est vrai que le rap, et le hip hop plus globalement, n’est pas un milieu facile pour les femmes. Mais elles sont tout de même plus nombreuses que ce que l’on peut croire. D’une part, parce qu’elles sont un peu plus dans l’ombre : elles écrivent les textes, elles managent les carrières de certains rappeurs ; d’autre part, elles ont toujours été présentes dans le milieu du rap, depuis ses débuts, mais étonnamment on n’en entend beaucoup moins parler. En 1996 déjà, la compilation Lab’Elles avait été créée, qui réunissait 15 rappeuses. C’est donc, comme dans tous les autres domaines, la visibilité des femmes qui pose beaucoup problème, car aujourd’hui il y a de nombreuses artistes féminines qui font du rap, mais on en entend beaucoup moins parler.

“Dans tous les domaines, les femmes doivent travailler deux fois plus dur, pour n’avoir que la moitié du respect que leurs homologues masculins reçoivent. Quand est-ce que ça s’arrête ?” Nicki Minaj

Bon, pour l’instant, les arguments anti-rap ont quand même l’air de pouvoir se généraliser aux autres genres musicaux. Alors, il est où le vrai fond du problème de cette critique généralisée envers le rap ?

La vérité, c’est qu’il y a une réelle condescendance envers le rap et tout ce qu’il implique. Karim Hammou, un sociologue français spécialiste du rap, a d’ailleurs nommé ça la condescendance de classe. Bah oui, parce qu’au fond, le rap c’est quoi ? C’est juste des gosses étrangers en-bas des blocs, qui fument des joints et foutent la merde. C’est “une sous-culture d’analphabètes” comme la définirait si bien Eric Zemmour, journaliste politique, sujet aux polémiques. Pourtant, quand on se penche un peu mieux sur ces analphabètes, on se rend compte que leur vocabulaire est beaucoup plus riche : 500 mots par morceau en moyenne pour le rap, contre 300 pour la pop et 200 pour le rock. Déso Zemmour.

Lorsque j’ai fait des recherches, je suis tombée sur un article du site “Je ne suis pas folle”, ayant pour vocation de rendre compte de l’actualité du combat gay, en France et à l’étranger. Quelle ne fût pas ma surprise de voir qu’encore une fois, pour défendre un groupe social, on allait en rabaisser un autre. L’article s’intitule “Ces rappeurs qui vous invitent à casser du pédé…”. Après avoir expliqué en quoi le rap était homophobe (ce qui est totalement légitime et compréhensible), l’auteur analyse la problématique rap en ces termes :

“Les dérives des groupes de rap reflètent de façon allégée un état d’esprit criminel et sanguinaire vis-à-vis des homosexuels dans certains quartiers névrosés (il suffit de lire les journaux des derniers mois relatant les persécutions subies par les gays dans ces zones). Loin de moi l’idée de remettre en cause leur liberté de dire ce qu’ils veulent. [...] Le problème ne vient pas des artistes mais de la misère intellectuelle qui règne dans les banlieues françaises.”

Bon, au moins c’est clair. Ce texte n’aurait pas pu mieux définir l’expression “condescendance de classe.” Même les milieux censés être ouverts et inclusifs tombent dans les clichés et l’irrespect. C’est comme si la discrimination ne se retrouvait pas seulement dans le milieu du rap... dingue. Et notons également le vocabulaire pompeux n’étant clairement pas accessible à tout le monde.

Alors au final, pourquoi le rap est la cible ? Parce que ça nous donne une excuse toute faite pour être raciste et classiste, sans avoir à nous soucier des problèmes liés au sexisme, à l’homophobie et aux autres discriminations, présents à tous les niveaux de la société. On peut d'ailleurs se rendre compte, notamment ces dernières années, que les rappeurs·euses qui ont explosé et qui ont le plus marché sont ceux qui collent aux normes de la société et pas ceux·celles qui étaient là depuis le plus longtemps.

Alors oui, certains sons, certains artistes, ne devraient pas avoir autant de visibilité au vu de leurs paroles. Mais le rap reste de la musique, il reste un divertissement. Kaaris, rappeur français, a d’ailleurs extrêmement bien formulé ceci : “Y’a Kaaris qui fait de la musique un peu hardcore et il y a Okou Gnakouria [son vrai nom], faut pas mélanger tout. J’ai juste envie de donner du bonheur à ceux qui comprennent que c’est du divertissement.”

Mon bilan : bien évidemment qu’on peut être féministe et écouter du rap

C’est justement parce que je suis consciente de toutes les dérives de la société en termes de discrimination que je peux écouter des paroles parfois très violentes, sans peur de me faire influencer.

J’ai donc réussi, au fil des années, à répondre à cette question : est-ce qu’on peut être féministe et écouter du rap pour autant ? Bien évidemment. Et c’est justement parce que je suis consciente de toutes les dérives de la société en termes de discrimination que je peux écouter des paroles parfois très violentes, sans peur de me faire influencer. Je me suis déconditionnée (pas totalement, mais en grande partie) des stéréotypes et préjugés négatifs envers les différents groupes sociaux et c’est notamment pour ceci que je ne crains rien si j’entends un “cœur brisé, cul cassé, salue bien ton crustacé” de Booba, même si ça ne me ravit pas les oreilles. Je ne vais pas commencer à insulter de putes toutes les femmes que je croise ou encore couper du pénis d’hommes gays.

En revanche, la prise de distance peut être difficile de la part de personnes qui n’ont pas fait ce travail de déconstruction. L’influence est bel et bien présente, et évidemment pas seulement celle du rap. Alors ce serait peut-être bien de commencer à s’attaquer aux discriminations présentes dans chaque sphère de la musique, de la culture et de la société en général, pour éviter que des personnes, en particulier les jeunes, prennent ces paroles au pied de la lettre.

Pour finir, ce que j’aime particulièrement dans le rap, et ce n’est que mon avis personnel, c’est qu’il est synonyme d’affranchissement. Il dénonce très souvent un système injuste et prône une liberté, qu’elle soit d’expression, de création, ou de réussite. C’est une façon pour certain·e·s de s’évader d’une réalité bien trop sombre, une porte d’entrée vers une vie meilleure, pour celles et ceux à qui l’on a répété depuis l’enfance qu’elles·ils ne deviendraient rien. C’est une façon de se rebeller et d’espérer quelque chose de plus beau. Disiz exprime ça en disant que "le rap prend toujours le pouls de la société. Avec ce que la France a pris dans la figure ces dernières années, pas étonnant d'entendre [...] un refus du monde."

Remise en question du système, paroles au plus proche de la réalité pour que chacun·e puisse comprendre et s’identifier, espoir que chacun·e puisse réussir peu importe  d’où il·elle vient... Finalement, n’est-ce pas ça que nous cherchons à faire lorsque nous militons de manière inclusive pour les droits de toutes et tous ?

“Je pense que c’est formidable que les nouvelles générations deviennent plus conscientes, qu’elles s’intéressent à la politique et se fassent leur propre opinion.” – M.I.A., notamment rappeuse et activiste, luttant pour le droit de tou·te·s au travers de son art

Quelques playlists en bonus, si vous avez envie de (re)découvrir le rap et de l’écouter sans culpabiliser

Par souci de visibilisation, les playlists que je vous propose sont composées uniquement d’artistes féminines ou queer.

Tour du monde en 10 rappeuses

Les dames du rap

Badass women in rap music

Madame Rap #3 - Spécial Pride Month 🌈
“Une sélection de rappeuses queer, lesbiennes, bi, trans et pansexuelles qui prouvent que rap et LGBTIQ+ peuvent s’entendre à merveille !”

LGTB Queer hip-hop (<- clique ici pour lancer la playlist!)

Rap Féminin Français 2018/2019 (<- clique ici pour lancer la playlist!)


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