Chloe Moretz envoyée en camp de conversion dans "The Miseducation of Cameron Post", le dernier film star de Sundance

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Anna

Chloe Moretz envoyée en camp de conversion dans "The Miseducation of Cameron Post", le dernier film star de Sundance

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Anna

J’ai profité d’un weekend de vacances à Nice pour inopinément aller voir « Come as you are » ou « The Miseducation of Cameron Post » (titre original), film star du Festival Sundance 2018, où il a été récompensé de la reconnaissance ultime :  le grand prix du jury.

Réalisé et co-écrit par Desirée Akhavan, une femme pas tout à fait inconnue des films LGBTIQ+ bien qu’un peu niches (Appropriate Behaviour), le film est porté par un casting teenage all star, composé notamment de Chloé Grace Moretz (La cinquième vague) et Sasha Lane (American Honey). Le film est une adaptation du livre du même nom, d’Emily M. Danforth qui a lui-même reçu de très jolies critiques à sa publication en 2012.

De manière un peu inexplicable pourtant, le film a eu du mal à trouver un distributeur aux Etats-Unis et n’est sorti officiellement dans les salles américaines que le 3 août. Il demeure de manière générale très difficile à visionner mondialement - il est encore introuvable dans les salles suisses hors festivals - sauf et j’en étais très surprise, en France où il est sorti le 18 juillet.

Sachant que j’avais lu le livre qui m’a tout simplement retournée et vu la réaction de la communauté Sundance, j’étais sur-excitée à l’idée d’aller ENFIN voir ce film et j’arrivais avec des attentes plutôt monumentales (aucun risque d’être déçue donc).

The Miseducation of Cameron Post – De quoi ça parle

Dans le midwest des années 90, Cameron Post (Chloé Grace Moretz) est une fille qui aime les filles. Enfin manifestement surtout une fille en particulier. Et Cameron finit par se faire surprendre à l’arrière d’une voiture la main dans la culot..., enfin, le sac par ses proches et se faire envoyer dans un camp de conversion pour la remettre sur le droit chemin.

God’s Promise est une sorte de camp de vacances super ouvert d’esprit, dont l’ultime but n’est autre que de dé-gayser les petits LGBTIQ+ du coin. Ce qui attend donc notre Cameron est une succession de séances d’interprétation de la Bible et de psychothérapie à deux balles qui devraient lui permette de comprendre les racines de son homosexualité et enfin la « guérir » de ce mal qui la ronge.  

Cameron se fait rapidement deux ami·e·s et allié·e·s, Jane Fonda (Sasha Lane) une ado à l’honnêteté décapante et Adam Red Eagle (Forrest Goodluck), un Lakota qui s’identifie comme Wintke – une personne entre le genre féminin et masculin. Tous les trois partagent un amour de la weed fraichement cultivée et des envies d’ailleurs. On suit ainsi leur rébellion pas si adolescente que ça, de simplement vouloir être libres d’être qui ils·elles sont et d’aimer qui ils·elles veulent.

« Ouais mais le film il est pas aussi bien que le livre t’sais »

Bon, il m’était impossible de ne pas être dans la comparaison. Je venais de finir le livre, que j’avais absolument adoré, que j’avais lu à ma copine à voix haute pendant notre trajet AR Genève-Barcelone en voiture, tellement je l’avais aimé. Force est de constater d’abord que le film ne suit pas vraiment le bouquin et ça a été une frustration, mais j’ai au final compris la démarche de la réalisatrice.

Le livre est construit en deux parties, sans que ce soit vraiment exprimé comme tel dans les chapitres. On suit d’abord Cameron de ses 12 à ses 16 ans dans ses explorations amoureuses, d’enfant dans un premier temps, puis d’adolescente et qui gagne en intensité au fur et à mesure qu’elle grandit. Cameron tombe folle amoureuse, elle explore sa sexualité, et la culture lesbienne dans laquelle elle ne se reconnaît pas toujours, sur fond de religion fondamentaliste et de groupes d’étude de la Bible, qui lui expliquent que ce qu’elle est, est inacceptable. On sent la catastrophe arriver à grand pas.
La seconde partie du livre est dédiée à son passage à God’s Promise, ce fameux camp de conversion.

« La Bible dit :
C’est mal d’avoir des relations sexuelles avec un membre de sa famille,
C’est mal d’avoir des relations sexuelles avec un animal,
C’est mal d’avoir des relations homosexuelles. »


Le film quant à lui ne s’attache qu’à cette seconde partie. On ne suit donc pas Cameron dans tous ses questionnements, dans ses histoires d’amour qui la bouleversent, qui la changent, qui évoluent. On ne se concentre que sur une seule histoire, sa grande histoire, enfin plutôt l’histoire qui l’out, car c’est ça toute la question : comment changer Cameron, comment la guérir, comment la faire revenir sur le droit chemin. Le film traite de cette seconde partie avec brio. Cameron est catapultée au milieu de ces adolescent·e·s, certain·e·s cherchant véritablement à guérir, d’autres jouant le jeu sans y croire, et de ces adultes érigé·e·s en moralisateurs·trices mais qui pensent véritablement faire le bien. Le film ne tombe pas dans le cliché : le révérend Rick (John Gallagher Jr) et Lydia (Jennifer Ehle), les gérant·e·s du camp, ne sont pas de monstrueux·euses persécuteurs·trices, la cruauté du camp étant bien plus subtile que cela.

Cameron est une adolescente qui n’en est presque pas une. Bien sûr elle se rebelle d’une certaine manière, fume des joints, et chope des filles en secret, mais elle est calme, posée, rationnelle, ne cherche pas particulièrement la confrontation. Un des tournants du film réside sur sa discussion avec le révérend Rick. Le contraste entre cet adulte finalement complètement paumé, et cette jeune femme complètement au clair est révoltant d’une certaine manière et illustre toute la folie de cet endroit. Le camp peut bien essayer de changer Cameron, Cameron elle ne peut pas, ne DOIT pas changer. Et elle le sait.

Un film simplifié mais pas dépourvu de force pour autant

Cette concentration sur cette seconde partie du livre est un choix délibéré qui a ses raisons, mais fait perdre un peu de consistance aux personnages. Dans le livre, la question de la sexualité de Cameron, surtout la perception qu’elle en a, est liée à un événement traumatique très important, qui est la toute première phrase du livre (ne crie pas au spoiler toi je te vois), mais qui, bien qu‘évoqué, passe en second plan dans le film : la mort de ses parents. Cet événement évidemment pas du tout anodin va peser énormément sur la manière dont Cameron va appréhender son identité. Faire passer cette dimension en arrière-plan dans le film fait perdre une dimension gigantesque au personnage principale. Et j’avoue que j’ai trouvé ça dommage.

Chloé Grace Moretz cependant est une Cameron très crédible et est une des grandes forces du film. Elle n’est pas une de ces actrices qui jouent les Les/Bi-ennes avec une alchimie de poulpe vis à vis de la gente féminine. Cameron aime les femmes, on le croit, on le sent, on a le cœur brisé avec elle. On est stressé·e·s pendant son date (plutôt osé puisqu’il qui consiste à faire regarder à la meuf qu’on drague un film qui contient une scène lesbienne, et espérer que ça lui parle assez pour qu’au moment où on lui fait de l’appel du petit doigt, elle vous retourne sur le sofa) et on a envie de se mettre en boule dans un coin quand elle doit supporter God’s Promise.

Enfin sans trop rentrer dans le spoiler, la fin du film n’est pas la même que celle du livre, mais franchement une belle claque, qui donne envie d’écouter de la musique indie avec ses potes et prendre un peu l’air en regardant un coucher de soleil, les yeux perdus dans l’immensité du ciel (rien que ça).

Un film qui sert un but

En réalité, si la réalisatrice a choisi de ne se concentrer que sur la seconde partie de ce livre c’est que son film sert un but : celui de parler des camps de conversion. Encore 41 Etats (sur 50 !) aux US les autorisent. Cette réalité qui pique franchement nous échappe presque en Europe, pourtant nous sommes encore tout à fait concernés !

Cet article m’a fait ouvrir ma boite de Pandore personnelle et je suis donc tombée des nues en lisant que les thérapies de conversion, c’est à dire les pratiques visant à « soigner » l’homosexualité des jeunes, voir des très jeunes, sont encore légales dans la grande majorité des pays du monde, y compris en Europe, bien qu’elles y soient peu pratiquées. En Suisse, le Conseil Fédéral a condamné ces pratiques en 2016, les considérant comme « des pseudo-thérapies non seulement inefficaces, mais également source de grande souffrance chez les enfants et les adolescents qui y sont soumis ». Une belle première étape, mais aucune loi n’est entrée en vigueur, laissant aux cantons la possibilité de juger au cas par cas de ces pratiques, le flou étant encore plus important lorsqu’il s’agit d’assistance spirituelle et que le Conseil considère qu’il « incombe aux églises d'assurer que la déontologie est bien respectée ». On peut finalement compter sur les doigts de la main les Etats interdisant véritablement ces pratiques… Et le débat est encore super actuel : le parlement européen a voté en mars 2018 un texte appelant les Etats Membres à les interdire.

On prend donc le bon chemin, mais manifestement IL FAUT EN PARLER ! Je comprends donc encore davantage la démarche d’Akhavan. La personne qu’est devenue Cameron à cause du décès de ses parents, sa relation avec son meilleur ami, ses autres histoires d’amour parfois ratées, parfois pas, autant de thèmes du livre qui ne sont pas abordés dans le film, mais qui auraient grandement compliqué le message : les camps existent et cette réalité est une aberration.

Fait étonnant, avant de lancer la projection, le spectateur, en France du moins, est accueilli par une vidéo portrait de Chloé Grace Moretz le remerciant d’être venu assister au film et expliquant la réalité des camps de conversion aux US. Elle partage un peu de son histoire personnelle et explique les raisons qui l’ont poussé à faire ce film, ayant grandi avec deux frères gays et considérant l’importance de faire de l’art politique.

Le film est donc dès le début en soit militant plutôt que narratif : il explique une réalité homophobe, en informe le public et entend lancer une conversation, sans forcément rentrer dans une psychologie et une histoire trop complexes des personnages. Il table plus large. Et il le fait magnifiquement, avec un casting juste, une douceur d’écriture et une très belle esthétique.

Le film est diffusé à Genève lors du Festival Everybody's Perfect le mardi 16 octobre 2018 à 16H45 et le dimanche 21 octobre 2018 à 19H45. Infos et billetterie ici.

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