Lesbienne, je n'avais pas ma place dans la lutte contre les discriminations

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Annie Chemla

Lesbienne, je n'avais pas ma place dans la lutte contre les discriminations

Un article de
Annie Chemla

Depuis toujours, je baigne dans les privilèges. Je suis née en Suisse, blanche, sans problèmes de santé ou de difficultés physiques ou psychiques particuliers et mon père a très jeune commencé à bien gagner sa vie. Autant dire que je n'ai manqué de rien. Vers 15 ans, j'ai commencé à me poser des questions quant à mon orientation sexuelle. Ça a été le coup classique. Je suis tombée amoureuse de l'une de mes meilleures amies de l'époque (hétéro, bien entendu !). Au départ, je ne supportais pas l'idée d'avoir cette étiquette de lesbienne. Je n'aimais pas ce mot. Mais j'ai quand même dû rapidement me rendre compte, qu'étiquette ou pas, j'étais amoureuse d'une fille.

Surexcitée par cette avalanche de sentiments, j'en ai rapidement parlée à l'une de mes amies les plus proches. Elle était choquée par ma confession, mais uniquement par le fait que j'étais amoureuse de l'une de ses meilleures amies et qu'elle ne s’en n’était pas rendue compte. Quelques années plus tard, pendant un trajet en voiture avec mon père, il se tourne vers moi et me dit sèchement :  "Qu'est-ce qu'il se passe avec Gizem (gros crush de l'époque) ? Vous passez votre temps à vous écrire (bien évidemment, la solution la plus simple que j'avais trouvé pour mon deuxième grand amour était une relation à distance Suisse-Turquie !) et quand t'es avec nous, tu ne l'es pas vraiment parce que ta tête est ailleurs". Paniquée, j'ai réussi à sortir un timide "On est ensemble en fait...", ce à quoi mon père a répondu avec un grand sourire !

Les autres personnes de ma famille ont rapidement été mises au courant et se sont toujours montrées aimantes et respectueuses. Ça a tout de même été plus difficile pour l'une de mes grand-mères. Après avoir annoncé que la personne avec qui je vivais n'était pas juste une amie, j'ai eu droit au : "c'est juste une phase, moi aussi je suis proche avec des amies, mais c'est quand même mieux d'être avec un garçon". Mais au fond, j'ai vite compris que ce qui l'a le plus gêné était le fait qu'elle avait été l'une des dernières personnes de la famille à être mise au courant.

Je n'ai pas vraiment pris la décision d'en parler. Je n'ai plutôt eu aucune raison de penser que je devais le cacher.

Très rapidement, j'ai décidé que je ne voulais pas cacher cet aspect de moi-même, dont j'étais très fière. Je me suis armée de bracelets arc-en-ciel, j'ai mis sur mon profil Facebook "Intéressée par : les femmes" et je n'hésitais pas à mentionner le fait que j'avais découvert la série géniale "the L Word" en disant "t'iras voir sur Google ce que c'est". En fait, pour être plus exacte, je n'ai pas vraiment pris la décision d'en parler. Je n'ai plutôt eu aucune raison de penser que je devais le cacher. Le risque de se faire harceler, agresser, insulter en raison de mon orientation sexuelle était pour moi à des années-lumière. Mon plus gros "problème" pendant ma jeunesse était finalement le fait que je tombais raide-dingue de filles qui ne voulaient pas de moi.


Je continuais à être bercée dans mon illusion de "bisounours"

En 2010, mon chemin a croisé celui de LGBT Youth Suisse (aujourd'hui Be You Network), une association nationale qui a pour objectif de permettre à toutes et tous d'afficher leur ouverture et de s'engager pour ces thématiques. Le but ultime étant de montrer aux jeunes qu'il y a de nombreuses personnes qui sont ouvertes à ces thématiques (grâce à la campagne photo "J'InterAgis" ci-dessous), permettant ainsi de contrebalancer la peur que l'on peut avoir d'être soi-même. Le coup de foudre était pour moi immédiat et j'ai directement su que je voulais y créer ma place sur le long terme. J'aimais son approche inclusive et le positivisme de ses actions.

Ce n'est que plus tard, au long de mon engagement, que j'ai réalisé qu'il me manquait une certaine profondeur dans ma motivation. Même s'il était évident pour mes collègues que, malgré l'approche positive, notre démarche permettait de lutter contre le mal-être des jeunes, ce n'était au final pas si trivial pour moi. Il m'a fallu du temps pour réaliser que nos actions résonnaient en moi de par leur positivisme, et non pas pour leur lutte contre la discrimination et le sentiment d'être exclu·e. Au final, je continuais à être bercée dans mon illusion de "bisounours".

Quand j'y pense, ceci peut d'ailleurs expliquer pourquoi j'ai toujours eu de la difficulté à m'identifier au terme d'activiste que certaines personnes m’attribuaient. En fait, je n'agissais pas parce que j'étais viscéralement outrée par les discriminations et les harcèlements auxquelles les personnes LGBTIQ+ doivent parfois faire face. Ne l'ayant pas vécu personnellement, je n'avais pas cette flamme intérieure. Compte tenu de mon expérience de vie, c'était plutôt la démarche et la manière de faire qui me parlaient et faisaient du sens pour moi.

À quel moment sommes-nous légitimes pour agir ?

En réalisant tout ça, je suis arrivée à me demander "Dans le fond, est-ce que je suis vraiment à ma place ? À quel point suis-je légitime pour agir sur ces questions ? ". Plus largement, "Qu'est-ce qui nous rend légitime pour agir sur telle ou telle cause ?". De plus, j'ai fréquemment entendu dire que c'était uniquement les personnes directement concernées qui pouvaient parler de ces sujets et informer les autres. Mais où se dessine la limite ? A quel moment est-on une personne suffisamment concernée pour agir ? Faire partie de la communauté LGBTIQ+ est-il suffisant ? S'y identifier suffit-il ? Doit-on avoir soi-même vécu une discrimination et sur cet aspect de notre identité précisément ?

J'ai rencontré de nombreuses personnes directement concernées mais qui ne se sont pas pour autant interrogées sur les stéréotypes de genre, ne se sont pas penchées sur les réalités des autres personnes qui font partie de la diversité des identités ou des attirances. On parle souvent de communauté LGBT, LGBTIQ, etc. mais rares sont les moments où l'on va véritablement s'intéresser à la lettre qui est à côté de la nôtre. On va oublier que la lutte pour l'égalité est transversale et que chacun·e peut apporter sa pierre à l'édifice.

J'ai par exemple été choquée le jour où j'ai entendu que certains groupes féministes refusent que des femmes trans* prennent part à leurs actions ! Comment pouvons-nous imaginer créer un changement positif dans la société si nous mettons de côté les personnes qui ont la même volonté de changement que nous ? Juste parce qu'elles ont un parcours de vie différent, ne sont-elles pas pour autant légitimes ? N'ont-elles pas suffisamment la capacité de comprendre le vécu d'autres pour avoir leur place à nos côtés ?  Donc au final, qu'est-ce qui compte ? Est-ce qu'au fond ce ne serait pas juste l'envie de créer un changement et de permettre à chacun·e de se sentir libre d'être lui/elle-même, l'élément le plus important ?  

Me confronter à d'autres réalités

Avec toutes ces pensées qui tourbillonnaient dans ma tête, j'ai un jour eu l'opportunité de participer au Congrès de TGNS (Transgender Network Switzerland) autour des questions trans*. Il s'est révélé être l'une des plus fortes expériences que j'ai eu ces dernières années. Pour la première fois, je me suis retrouvée entourée de personnes directement concernées par les questions d'identité de genre et qui partageaient leurs expériences (bonnes ou mauvaises) et leur réalité. Au fil des ateliers - comment rendre sa voix plus féminine/masculine, la vieillesse des personnes trans*, méthodes d'épilation, être trans* sans opération - je me suis rendue compte à quel point certaines choses qui me semblent anodines, ne l'étaient pas pour d'autres et ce, au quotidien.

J'ai été confrontée à quelque chose qui dépasse les statistiques et les études scientifiques que l'on peut lire : les histoires authentiques d'autres personnes. Cette conférence m'a permis de retrouver un certain sens à mon action et son importance. Si je peux faire quelque chose pour permettre à certaines personnes de se sentir plus à leur place - ce que j'ai eu la chance de vivre - pourquoi est-ce que je ne le ferais pas ?

Une autre découverte qui m'a ouvert les yeux est celle de l'antispécisme et du véganisme. Il s'agit d'une mobilisation de personnes non directement concernées par une discrimination (et le mot est faible...) afin de changer la réalité d'autres. Il s'agit de prendre conscience des actions que nous pouvons entreprendre pour permettre à d'autres d'avoir accès à une vie meilleure. Ce qui m'a valu d'électrochoc a été une vidéo dans un abattoir suisse. J'ai pu me rendre compte de la grande détresse que vivaient ces animaux, de ce que représentait vraiment le steak dans mon assiette. Un autre facteur qui a énormément pesé était le fait qu'il s'agissait d'un abattoir en Suisse. Je ne pouvais désormais plus porter mes œillères de "non mais en Suisse ils sont bien traités, tout va bien". Après cette confrontation, j'ai pu remettre en question ce que j'avais toujours considéré comme étant la norme. J'ai mis en doute ce qu'on m'avait fait penser depuis que j'étais petite et j'ai été forcée à me mettre à la place de l'autre et de comprendre sa réalité. Je n'ai ensuite plus pu fermer les yeux sur quelque chose qui est pourtant douloureux à voir. Je suis ensuite allée à la recherche d'informations sur ce que je pouvais faire pour agir et faire une différence. Pour moi, même si mon action pouvait aider un seul être, ça en valait la peine.

En résumé, dans la lutte contre les discriminations et les inégalités, tout le monde a une place et un rôle à jouer. J'ai décidé que j'y avais également ma place. Que mon envie d'agir était ma force principale et que mon parcours de vie pouvait également être utilisée comme une richesse. Au final, mes expériences positives ne sont que des témoins de la diversité des parcours. Par ailleurs, lorsque l'on a la chance de bénéficier de privilèges, le plus important est d'en prendre conscience, d'en apprendre autant que possible sur la réalité de celles et ceux qui n'ont pas forcément la même chance et surtout, de ne pas s'empêcher d'apporter notre soutien à d'autres juste parce que "ce n'est pas notre bataille". Je suis persuadée que c'est notre intention (même si elle peut parfois être maladroite) et notre sincérité qui nous rend légitimes, et non pas notre expérience de vie.

Et toi, est-ce que tu t'es déjà senti·e illégitime dans une cause ? Comment as-tu fait pour surmonter ce sentiment ?

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