Raconter les autres : Un nouveau regard sur le tabou des poils

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Dean Moncel

Raconter les autres : Un nouveau regard sur le tabou des poils

Un article de
Dean Moncel

Parlons poils

Des poils. Un concept neutre jusqu'à ce qu’on lui attribue un corps. Des poils sur les animaux ? Oui, tout à fait approprié. Il faut qu’ils puissent se réchauffer. Des poils sur les hommes ? Oui, car la virilité en est le symbole. La barbe fait l’homme après tout. Des poils sur les femmes ? L’horreur. La panique dans les rayons cosmétiques; il faut se raser avant même qu’un poil ne se montre.

Chaque été, c’est la même chanson. On remarque dans les publicités d'été ciblant les femmes, non seulement des corps d’une perfection improbable, mais aussi, une peau lisse et complètement absente de poils. Si l’on en croit les médias, les seuls poils d’une femme qui puissent exister sont ses cheveux.

Une visibilité nécessaire? 

Pourquoi ce tabou ? Pourquoi ce dégoût du naturel ? Pourquoi cette aversion au réel ? C'est à l'ensemble de ces questions que souhaite répondre le projet photographique de Sinan Kutluk intitulé “Raconter Les Autres”. Auparavant journaliste en Turquie, Sinan Kutluk, maintenant photographe et vidéaste professionnel à Genève, cherche à explorer des sujets d'actualité, tel que le féminisme et la considération des femmes dans la société. Selon lui, la photographie donne l’occasion de se montrer, de s’exprimer et de s’imposer.

Photo de Sinan Kutluk, créateur du projet Raconter Les Autres

Pendant une année, Sinan Kutluk est parti à la rencontre de femmes, qui ont partagé leurs vécus. Par ces conversations, un problème commun s’est manifesté : les femmes en dehors des normes dominantes de la société souffrent souvent de violences verbales, physiques, émotionnelles ou même sexuelles. Ces violences représentent l’ensemble des codes sociaux implicites, qui sont implantés dans la société.

De ces témoignages, le projet photo Raconter Les Autres est né. Kutluk explique :

“J’ai pris le parti d’orienter mon projet sur leur différence, sur le besoin d'émancipation qu’elles ont éprouvé afin d’aller à l’encontre des règles implicites, des regards hostiles imposés par la société.”

L’angle de ce projet est de capturer la visibilité des femmes dans l’espace urbain, où des inconnus se croisent et se jugent sans se parler. Ceci permet de raconter les histoires de ces autres femmes, vivant en dehors des normes dominantes, et agit en tant qu’un moyen de sensibilisation de la population ainsi que d’offrir une plateforme à ces témoignages.

Dans le cadre de Raconter Les Autres, la norme dominante remise en question est celle de l'épilation des femmes. Cette règle implicite est encore très présente dans la mentalité de la société. Les féministes décrivent cette obligation sociale comme étant une censure des vrais corps de femmes et un contrôle de l’expression de leur identité. Afin de combattre ceci, les modèles pour le projet de Kutluk sont prise en photos en public, tout en s’assumant avec des dessous de bras poilus.

© Sinan Kutluk

Qui sont ces femmes ?

Parmi l’ensemble des participantes de Raconter Les Autres, trois d’entre elles ont été d’accord de partager leurs ressentis sur le sujet que le projet souhaite aborder, ainsi que leurs réflexions autour de leurs participations.

Tout d’abord, il y a un écho homogène du problème que Sinan décrit : les normes sociales dominantes sont oppressantes aux personnes qui ne s’identifient pas parfaitement à l'intérieur. Andréa, 27 ans, explique la raison de sa participation: “La cause me tient à cœur car j’ai envie que la déconstruction des stéréotypes de genre puisse être questionnée.” Elle cherchait à s’engager plus dynamiquement sur les questions de genres et d'inégalités, et son investissement dans un tel projet correspondait à ses convictions.

Pour Nora, 27 ans aussi, la pilosité des femmes est un excellent exemple des normes dominantes de société face auxquelles les femmes se confrontent : “Parce que les poils ne sont qu'un détail mais ils sont le reflet d'une infinité de règles sociales non-écrites qui répriment notre quotidien.” D'après elle, ce projet était l’occasion parfait d’aborder cette thématique.

© Sinan Kutluk

Afin de déconstruire les normes dominantes, deux grandes solutions doivent interagir l’une avec l’autre : il faut d’un côté plus de représentations alternatives aux normes, et d’un autre, plus de solidarité entre toutes et tous à réaliser ce travail de changement social.

Duna, 21 ans, décrit le poids du manque de représentations alternatives :

“J’aurais aimé voir des poils, tout comme j’aurais aimé voir de toutes les formes de seins, de corps. J’aurais aimé que le réel soit possible. J’ai choisi de participer à ce projet parce qu’à tort ou à raison le réel devient possible en partie grâce ou à cause des représentations.

Pour elle, il s’agit de montrer la réalité de la vie et de l’humain, particulièrement auprès des jeunes, qui souffrent de voir constamment des images de perfection.

Sur le thème de la solidarité, Andréa décrit que bien que les projets visant à changer les esprits existent et sont de plus en plus soutenus par les autorités, le chemin reste encore long : “Je pense qu’il y a encore beaucoup de travail à faire. Heureusement, ce genre de questions  revient très souvent et je sens que l’Etat essaye de mettre en place différentes infrastructures et différents projets pour combattre ces problématiques. Malheureusement, ces projets sont encore trop peu acceptés et appréciés à leur juste valeur et n’atteignent que des personnes déjà sensibilisées à la cause. Il faudrait que ces sujets puissent avoir un vrai impact sur la population et de manière plus large.” En effet, un énorme problème que rencontre les projets de sensibilisation est de changer les esprits de personnes qui sont convaincus d’accepter et de défendre les normes actuelles. Bien que les hommes non-féministes sont un groupe avec qui cette discussion est nécessaire, ce ne sont pas que les hommes qui s’opposent à de tels projets. D'après Nora, les femmes manquent de soutien entre elles sur ces thématiques aussi : “Contrairement à ce que l'on pourrait croire, je trouve que ce sont les femmes qui sont les plus critiques envers les autres femmes. Malgré ces temps de revendications féministes, je perçois toujours un manque de solidarité.”

© Sinan Kutluk

Pour ces trois femmes, le but ultime de ce projet, et au-delà, est un changement de société permettant à toutes et tous de vivre, de s’exprimer, et d’exister de manière authentique, sans conséquences. Andréa explique le message clé du projet très clairement : “Que chaque femme fasse ce qu’elle veut, quand elle le veut et qu’aucune raison ne justifie une discrimination ou agression (verbale ou physique).” Pour Duna, sa participation a pour but de faire avancer les représentations alternative aux normes dominantes : “J’espère que cette exposition puisse participer à tisser des nouvelles représentations, plus réelles et plus saines.” Et enfin, pour Nora, la philosophie qui la pousse à continuer à sensibiliser la société: 

“Ma liberté commence là où commence celle des autres”

Découvrir le projet “Raconter Les Autres”

L’exposition photographique “Raconter Les Autres” de Sinan Kutluk a lieu cette semaine, du 10 mars au 15 mars à la galerie Héritage à Genève. De plus, une table ronde interactive se déroulera le soir du vendredi 13 mars. Il s’agira de discuter des questions de privilège des représentations des corps face à la pilosité et ses connotations. S’inspirant de leurs vécus, de leurs rencontres et de leurs études, les intervenant·e·s échangeront avec le public leurs ressentis sur l’influence qu’exercent les normes de la société sur leur quotidien, pour ensuite entamer une discussion avec le public. Enfin, un apéritif est prévu pour conclure ces réflexions. 

Pour plus d’informations, visitez la page Facebook de l'événement ou le site de Sinan Kutluk.

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