Et si vous enseigniez l'ouverture plutôt que la haine?

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Juliette

Et si vous enseigniez l'ouverture plutôt que la haine?

Un article de
Juliette

Rentrée 2019, année de terminale

Excitation, joie, appréhension aussi et une demi-tonne de stress. L’appel est fait, dommage pour moi: une amie seulement dans la classe. L’année s’annonce très longue. Je combats les larmes tandis que je monte les escaliers, et oui, hypersensible je suis.

On entre en classe, je me ressaisis, je m’accroche à l’espoir de bons profs et d’un bon emploi du temps. Je fais secrètement le vœu de laisser une chance à tout le monde et de me faire confiance pour une fois : je saurai gérer, je saurai sociabiliser et ne pas finir seule ou accrochée à ma pote comme une moule à son rocher. 

Nouvelle matière & nouveau prof

Le premier cours de philo arrive, pas encore d’avis ni de rumeurs étranges qui circulent par rapport au prof, c’est brand new. Je ne sais pas pourquoi, j’ai beau trouver qu’il ressemble physiquement à mon père – ce qui comporte quelque chose de rassurant, il y a quelque chose qui cloche. Comme quelque chose de “malaisant” sous tous ses sourires. Les cours passent, s’enchaînent, se succèdent, toujours avec cette même sensation.

Alors que nous sortons un jour du domaine pur de la philo et abordons le sujet du réchauffement climatique, les bras m’en tombent. Stupeur et tremblement: ce prof qui semble savoir tout sur tout, avoir une culture infinie, commence à tenir des propos climato-sceptiques.

Je me dis que c’est moi, que j’ai mal compris. Je me tourne vers mon amie, mais elle me le confirme: oui, j’ai bien entendu. J’ai bien entendu les “oui il faut sauver la planète mais bon, il n’y a pas de changement de température”.

J’ai bien compris les “Trump a raison d’être climato-sceptique, il a des informations que l’on n’a pas” et les “il y a de plus en plus d’ours polaires”. Un peu rassurée qu’autour de moi les autres élèves se regardent eux·elles aussi, interdit·e·s. Ce soir là, je rentre scandalisée et fais mes propres recherches sur Internet: je tombe sur un merveilleux regroupement de “climato-optimistes”, un truc juste magique, un tissu de bêtises. Mais, résilience, résilience, je me dis: “soit, passons, je ne me laisserai pas déranger par ça”. Il y a des imbéciles partout, est-ce à moi de faire la morale à ce type de 50 ans? Considérerait-il seulement l’avis d’une personne de mon âge?  

Quelques temps plus tard, je commence à sérieusement comprendre que mon prof est très, très conservateur. On est tombé·e·s sur une pépite! Lorsqu’on se met à parler d’IVG, on sent la tension monter, les dents grincer. Lorsqu’on aborde la question de genre, pas seulement une femme/un homme, mais une multitude d’humains avec des ressentis différents: rires et moqueries. Et avec lui, mes camarades, qui rigolent de bon coeur tout autour de moi. Je me dis encore une fois que c’est moi qui exagère, que je fais de l’excès de zèle et essaie de me calmer.

Nous arrivons enfin sur le sujet de l’homosexualité, ou de toute autre forme de relation que le schéma classique “homme-femme”, et là c’est le drame absolu. 

“L’homosexualité n’est pas normale”, “la sexualité est un choix”, “si je peux renoncer à d’autres femmes alors que je suis marié, un homosexuel devrait pouvoir renoncer à une personne du même sexe”, “ma sœur s’est mariée à une femme et est devenue boulimique juste après, ce n’est pas une coïncidence”, “il y a plus d’homosexuels dans les villes que dans les campagnes parce qu’il y a le lobby LGBT”, “le mariage c’est pour faire des bébés, alors hein!”, “avant on acceptait pas l’homosexualité, maintenant oui, si on continue, on acceptera la pédophilie et la zoophilie”. 

Petite liste non-exhaustive.

Rouge de colère, de honte, les larmes aux yeux, j’ai essayé de rétorquer tant que j’ai pu, mais j’ai compris qu’il n’en avait rien à faire, il ne nous laissait pas parler. Parce que oui, là, certain·e·s se sont dits comme moi que ce n’était pas ok de tenir de tels propos… Je suis sortie de classe pour aller en récréation, je n’arrivais pas à contrôler mes larmes de colère. Le jour même, j’ai pris rendez-vous pour que mes parents aillent voir le directeur et tirent cette histoire au clair. 

Mais quelques jours avant, j’ai annulé le rendez-vous. Trop peur pour mes notes, trop prudente peut-être, pas assez déterminée, une poule mouillée. Une partie de moi avait cédé, décidé de ne rien dire. Je m’en voulais, mais me suis promise d’essayer au moins de ne plus lui laisser autant de pouvoir, alors que lors de chaque cours, le mépris était toujours là. Je me suis blindée face aux remarques sexistes, aux remarques antisémites, aux petits “comme disait Zemmour”, à tout ce discours insidieux dispensé semaine après semaine … Je ne cessais de me demander: “Est-ce que, là, ça, c’est répréhensible par la loi? Peut-être que je pourrais… m’interposer ? *Ce professeur rédige ton dossier Juliette, tais toi et souris*”. Non je n’ai pas souri. J’ai continué à lancer des regards noirs, en mode “regard d’acier activé”, mais sans succès…

Extrait de mon cours de philo

Passer à l’action

Confinement obligé, je me retrouve en télétravail, face à un énième de ses cours qui me dérange et je décide d’en parler à ma cousine que je sais est engagée sur les questions de genre, qui me propose direct d’en faire un article. Après avoir parlé de ce sujet avec elle par texto et après un appel vidéo libérateur, je me lance et j’essaie de faire quelque chose de pas trop mal de ce petit témoignage d’une lycéenne en plein craquage.

Mon problème était donc de conjuguer ma rage de me battre pour l’égalité de tou·te·s, ma nécessaire soumission face à cet adulte plus âgé que moi ayant un poids non négligeable sur mon avenir scolaire et mon pessimisme qui me pousse parfois dans un désespoir sans fond, en mode:

Si j’ai voulu rédiger cet article, c’est pour partager ma petite lettre ouverte, mon petit coup de gueule à moi. Alors, oui, je pense sincèrement qu’on a le droit d’être mal à l’aise avec les thématiques du genre, ou de sexualité qui ne sont pas les nôtres (même si je trouve ça désolant). D’ailleurs, je ne vais pas prôner une connaissance sans faille sur ces sujets parce que ce n’est pas le cas et ce serait malhonnête de ma part que de l’affirmer. Et dans un sens, je sais aussi que mes plaintes et ce que je dis ne concerne qu’une partie de la population et qu’à part ça, dans ma vie de femme blanche cisgenre, je suis bien privilégiée. 

Mais, parce que dans cette classe, il y avait peut-être des personnes d’un genre différent, ou non-hétérosexuelles comme moi qui se sont senties humiliées, qui ne se sentent pas respectées, même méprisées, anormales, mal à l’aise, moquées, et j’en passe.

Je souhaite adresser cette fin de témoignage à l’attention des futurs parents, enseignant·e·s, à tou·te·s ceux·celles qui auront demain un poids dans l’éducation des jeunes du futur: s’il-vous-plaît, faites preuve d’acceptation, d’ouverture d’esprit et d’intelligence. Vous avez l’immense responsabilité d’assumer cette fonction de modèle, de guide spirituel et intellectuel, d’éducateur·rice. J’espère, pour ma part, que parmi les élèves de ce prof, personne n’est suffisamment influençable pour écouter ses paroles, y croire et suivre ces mêmes idéaux que je ne m’abaisserais guère à qualifier. Il y a bien plus dans la vie que les points de vue d’hétéronormativité qu’on nous impose à la truelle, que les discriminations qu’on nous inflige parce qu’étant femmes, on est quand même “moins capables” ou qu’étant bisexuel·le·s, gays, pans, ou n’importe quoi d’autre, on n’est “pas normaux”. 

Je le dis ici, je le clame haut et fort: gardez votre “normalité”, nous continuerons à être qui nous sommes, à aimer qui nous aimons, à faire ce que nous voulons et à profiter de la vie (à la maison).


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